43 Visages de l’homme au pullover rouge

 

Que cet homme, dont on ne connaît que la pièce de vêtement écarlate qu’il portait lorsqu’il agressait des enfants, ait pu décider après le meurtre de Marie-Dolorès Rambla de monter dans la voiture de Christian Ranucci et le basculer sur le siège arrière pour le conduire dans un tunnel perdu au milieu d’une lande, l’évocation suscitait l’incrédulité, l’incompréhension, comme s’il s’agissait d’un prodige.

Il apparaissait même que l’opération de basculer le corps inconscient du jeune homme sur la banquette arrière tenait d’une gageure dans un habitacle aussi restreint que celui d’un coupé. Comment cet homme avait-il procédé ? On parlait d’invraisemblance, on rétorquait : mais si Christian Ranucci était venu à se réveiller brusquement ?

Il se serait passé bien moins de conséquence que ces rencontres fortuites (lorsque certains témoins ont aperçu le probable complice de Francis Heaulme à Montigny-lès-Metz, le torse couvert de sang, ce qui n’intéressa nullement les enquêteurs) – car il semble bien que cet homme avait pris d’autres habits, qu’il apparaissait nulle part les traces de son crime, et qu’il se serait justifié comme Christian Ranucci tentait de faire paraître pour naturel par des réponses inattendues la présence incongrue de sa voiture au fond du tunnel…

Et le mystère véritable ne se révélait pas à décider si le fait de prendre le volant à la place du conducteur était chose impossible ou non, mais de considérer le coupé Peugeot au fond de ce tunnel.

L’amener jusqu’à cet endroit relevait d’un implacable volonté… Pour qui ne connaît pas, il est impossible de rallier l’endroit.

Pour qui ne connaît pas, il n’est nul préférence de prendre le chemin sur la gauche plutôt qu’à droite lorsque l’on atteint le haut de la montée, et la solitude que l’on éprouve en ces lieux devait convaincre de ne pas poursuivre plus avant, pas plus qu’il n’est de raison de soudain tourner à droite pour gagner le second terre-plein,

plutôt que de se diriger vers le grand hangar que l’on aperçoit sur la gauche.

De même, une fois sur le second terre-plein, même à considérer la présence de la cabane, rien ne laisse percevoir qu’il se trouverait l’entrée d’un tunnel.

Jusqu’à l’extrémité du sentier, ce dernier demeure invisible aux regards.

Parfois l’on voulait bien admettre que cet homme avait conduit Christian Ranucci au fond de cette cave, mais l’on supposait Christian Ranucci conscient, ce qui était certes incompréhensible puisque nulle explication sereine aurait pu donner quelque sens à une telle manœuvre.

Il fallait imaginer cet inconnu parvenir par cahots sur cette sorte d’esplanade, faire un demi-tour pour placer la voiture en marche arrière et puis descendre selon la courbe du chemin. Tout ceci exigeait une sorte de lucidité irréelle, celle de celui qui vient de commettre un acte irréparable et trouve un exutoire dans ces gestes qui nous paraissent hors de tout sens.

L’on pouvait déduire de son crime que cet homme était pris d’une paranoïa virulente et que ses lubies soudaines traduisent l’esprit du psychopathe, celui qui enjoint à l’autre de se fondre dans sa volonté d’échapper à toute souffrance en infligeant aux autres la plus grande lorsqu’il pense que le fantasme va le submerger.

L’espèce d’errance dont il fait preuve semble dire qu’il s’agit là de son premier meurtre, qu’il avait certes à nul doute agressé des enfants auparavant, sans que survienne encore ce cataclysme de violence.

Ainsi, pourquoi Christian Ranucci aurait-il menti lorsqu’il expliquait au commissaire Alessandra – sans que celui-ci daigne retranscrire cette explication dans les procès-verbaux -, puis à ses avocats, qu’il s’était endormi et qu’il ne comprenait pas comment sa voiture avait pu se retrouver à cet endroit, au fond du tunnel.

Lesquels avocats le pressaient de dire qu’il avait peut-être aperçu une ombre, une silhouette, juste ce qui permettrait de bâtir quelque chose. Non Christian Ranucci disait être resté inconscient, qu’il n’avait aperçu personne sur la route…

 

Le dossier que les enquêteurs transmettent le 6 juin 1974 au juge d’instruction ne contient rien qui concerne la pièce à conviction n°1, saisie dans le tunnel, le chandail rouge

Pour réfuter le plus petit doute sur la culpabilité de Christian Ranucci, il convient de passer outre le fait qu’aucun des deux témoins de l’enlèvement ne l’a reconnu, qu’ils ont cité spontanément un autre modèle de voiture, une Simca 1100, que le ravisseur ne portait pas de lunettes et qu’il avait les cheveux bruns lorsque ceux de Christian Ranucci sont châtains, que le dessin de l’enlèvement est en vérité un décalque d’une photographie du cadastre… et conclure que le chandail rouge découvert dans la champignonnière n’a rien à voir avec l’affaire.

 

 

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« En fait pour les policiers, il n’y pas de lien entre ce pullover et le meurtre…

Il n’y a aucun lien, c’est un vêtement qui a été laissé là peut-être par un ouvrier un jour, qui l’a oublié et quand il a vu que cela prenait cette ampleur, il ne voulait peut-être pas être soupçonné du meurtre…« 

Cette hypothèse recèle d’ores et déjà un contresens, car, d’une part le pull est propre et donc n’a pas séjourné dans le tunnel plus de quelques jours, et d’autre part, cette pièce à conviction ne prend justement aucune ampleur et se trouve remisée au plus profond de la procédure, si un ouvrier avait oublié son pull, celui-ci n’avait aucune raison de se manifester.

Toujours est-il qu’il ne s’est pas manifesté depuis, car effectivement, au vu des éléments dont on dispose aujourd’hui, il y a de grandes chances pour que cet homme soit alors accusé effectivement d’être le meurtrier de Marie-Dolorès Rambla…

 

C’est par le fait de Mme Mathon, la mère de Christian Ranucci et le mélange terrible du hasard que le pullover rouge a pris une toute autre ampleur, et sans doute suffit-il de reprendre ce qu’elle relata à Gilles Perrault (le pullover rouge) :

« Le jeudi 12 juin 1975, Héloïse Mathon fait la queue comme chaque jeudi à la porte de la prison des Baumettes. Il y a déjà plus d’un an que son fils a été arrêté et six mois se sont écoulés depuis la fin de l’instruction. Christian vit dans l’espoir qu’un supplément d’information finira par faire la lumière. Personne n’ose lui dire que le Parquet n’envisage absolument pas de rouvrir l’instruction. […]

«J’attendais mon tour, raconte Héloïse Mathon, mon numéro d’appel à la main, au milieu d’un grand nombre de personnes, et j’ai remarqué pas très loin de moi une petite femme brune d’une quarantaine d’années, très mince. Elle se plaignait du sort de son fils, qu’elle allait voir aux Baumettes, et de son propre sort. Quelqu’un lui a dit en me désignant : « Il y a plus à plaindre que vous… Regardez cette dame : son fils est accusé d’avoir tué une fillette. »

« Le jeudi suivant – c’était le 19 juin – j’étais de nouveau aux Baumettes et j’ai vu s’approcher de moi cette dame brune. Elle tenait dans les bras un bébé. J’ai su par la suite que c’était la fille de son fils et qu’elle venait la lui montrer au parloir. C’était elle qui s’en occupait, d’après ce que j’ai compris. Elle avait bien du mérite parce qu’elle avait déjà huit enfants, dont certains encore très jeunes.

« Elle ma dit: « Excusez-moi, Madame, mais on me dit que vous êtes la maman du garçon qui a été arrêté pour l’affaire de la petite Marie-Dolorès, l’an dernier… » Je lui ai répondu: « Oui, Madame, c’est bien moi. » Elle a eu l’air étonné. Elle m’a dit: « Je suis vraiment étonnée. Je croyais qu’on l’avait relâché depuis longtemps. Ce n’est pas lui qui a enlevé la petite. Je le sais parce que l’homme qui a fait le crime a essayé d’enlever ma fille Agnès. Je l’ai vu de mes propres yeux. C’est un homme qui a au moins trente ans. » Évidemment, j’ai été saisie. Mais juste à ce moment-là, on a appelé mon numéro et il a fallu se séparer. Elle m’a vite donné son adresse et elle m’a dit: « Encore mieux : attendez-moi après le parloir au café d’en face. Je vous expliquerai tout ça.»

« J’ai vite posé à Christian les questions habituelles: «Comment ça va ? As-tu reçu ton mandat ? L’avocat est-il venu ? » et je lui ai tout raconté. Je lui ai dit que je venais de parler à une femme qui était sûre de son innocence parce qu’elle avait vu l’homme qui avait enlevé la petite Marie-Dolorès, qu’elle m’attendrait à la sortie et qu’elle me donnerait tous les détails. Christian m’écoutait avec un grand sourire. C’était la quatrième fois qu’il me souriait en un an. Il avait tout à coup l’air heureux, détendu, il s’est écrié: « Enfin ! Enfin ce que j’attendais est arrivé ! Cette fois, Maman, c’est la fin de nos malheurs ! » Je l’ai quitté plein d’espoir, rajeuni, tel qu’il était avant.

« La dame m’attendait au café d’en face ; elle était en train de donner le biberon au bébé. Elle m’a dit qu’elle s’appelait Mme Mattéi et qu’elle habitait la cité des Tilleuls, à Saint-Jérôme. C’est plus loin que la cité Sainte-Agnès mais dans la même direction. Ce qu’elle a vu, elle croyait bien que c’était le samedi 1er juin 1974, mais de toute façon la police avait dû noter toutes les dates. C’était l’après-midi. Elle mettait du linge à sécher dans sa salle de bain, qui donne sur le devant, et elle a vu un homme avec un pull-over rouge et un pantalon vert foncé qui avait garé sa voiture – une Simca 1100 grise – de l’autre côté de la haie de lauriers-roses qui sépare les bâtiments. Cet homme parlait avec un petit garçon de six ans, Alain Barraco. On a su après qu’il lui avait demandé d’appeler l’autre garçon avec qui il jouait. Mme Mattéi ne connaissait pas le nom de ce petit garçon parce qu’il habitait bien la cité, mais dans un bâtiment éloigné, et elle n’a pas pu le savoir parce que la famille a déménagé tout de suite après. En tout cas, il avait les cheveux frisés. Alain Barraco l’a donc appelé et le petit frisé s’est approché de l’homme, qui l’a pris par le bras et a essayé de l’attirer à l’intérieur de sa voiture. Le petit frisé a réussi à se dégager et il a couru en criant. L’homme a démarré aussi­tôt. Il est parti par une issue qui rejoint le chemin du Merlan. D’après Mme Mattéi, c’était la preuve qu’il connaissait bien les lieux parce que son bâtiment est le dernier de la cité, qui est très grande, et il faut être déjà venu pour savoir qu’on peut sortir par le fond. Mme Mattéi a eu le temps de voir qu’il y avait des jouets d’enfant sur la plage arrière de la voiture, surtout des animaux en peluche, et aussi un seau bleu avec sa pelle. Elle a aussi pu voir une partie de la plaque d’immatriculation, mais pas tout à cause de la haie. Il y avait un 8 et ça finissait par 54 comme numéro de département. L’homme était plutôt grand, avec des cheveux bruns un peu ondulés et coiffés en arrière. »

 

Or il apparaît que le chandail rouge dont parle Mme Mattéi est exactement semblable à celui qu’on a présenté à Mme Mathon : rouge écarlate, avec de gros boutons dorés sur l’épaule. Nonobstant les certitudes des enquêteurs, la coïncidence n’y trouve définitivement pas sa place :

« J’ai demandé à Mme Mattéi comment était le pull-over rouge de l’homme à la Simca 1100. Elle est allée chercher une petite nappe brodée pour me montrer la couleur et j’ai bien vu que c’était exactement le même rouge que le pull-over qu’on avait voulu me donner à l’Évêché. À mon avis, il a été tricoté en Espagne. C’est une laine un peu spéciale qu’on emploie assez bien là-bas. Mme Mattéi m’a dit aussi qu’elle avait rencontré à l’Évêché, le 4 juin, un certain M. Martin, gardien d’immeuble à la cité des Cerisiers, à Saint-Loup. Il était venu porter plainte avec des parents de la cité contre un homme qui avait eu de mauvais gestes sur des fillettes. »

 

 

 

Chapitre 44 – Christian Ranucci

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