49 Cela, ce n’est pas la justice, c’est une exécution.

 

Je suivais le procès dit : « de la Josacine empoisonnée » par le biais des journaux, ce qui se disait dans le Monde notamment. À cette époque, ce journal possédait encore l’âme du principe d’indépendance.

Le verdict avait été rendu dans la nuit, en ce jour de mai 1997, juste à l’instant où s’achevait la campagne législative qui allait ramener le parti socialiste au pouvoir et ce nouveau Waldek-Rousseau en la personne de M. Lionel Jospin.

Anne-Marie Deperrois était descendue au bas des marches, conviée par la presse. Tout au long des dix-sept jours qu’avait duré le procès, le doute s’était tant installé qu’on eut pu croire que la loi devait alors s’appliquer et qu’il devait naturellement profiter à l’accusé. C’était mal connaître le Président Jean Reynaud.

Ainsi il n’en avait rien été, le doute n’avait en rien profité à l’innocent, et le verdict sonnait comme une exécution vulgaire. Madame Deperrois annonçait son combat, sans en connaître encore la longueur infinie et jetait à la face de notre pays médiocre, la lumière lucide qui allait le recouvrir.

Maître Charles Libman cherchait en lui l’air le plus grave pour déclamer qu’un tel verdict n’annonçait pas la réconciliation des Français avec leur justice, malheureusement ajoutait-il.

Le procureur Gaubert s’était vu vilipendé par la presse nationale, les grandes plumes comme l’on disait et il en gardait une terrible mortification, sa revanche allait prendre un autre nom : Daniel Massé.

 

 

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Ils ne supportaient pas autre chose que l’acquittement : sans doute la raison en était que le déroulement des audiences les avaient convaincus qu’il était innocent… tout simplement.

 

 

Madame Deperrois annonça la création d’un Comité de soutien et j’en devins membre pour une trentaine de francs. Il fallait bien exprimer une solidarité puisque nous pressentions une terrible anomalie dans ce qui venait de se passer. M. Jean-Marc Deperrois était une pièce en trop, il détonnait dans ce paysage, il ne convenait pas à ce drame.

REFUS DE LIBÉRATION CONDITIONNELLE POUR JEAN-MARC DEPERROIS DANS L'AFFAIRE DE LA JOSACINE

Il suffisait de lire avec cette fausse attention ce que rapportaient les journalistes pour saisir que la pièce de théâtre qu’avait arrangé le Président des assises sonnait faux, le plus inacceptable étant le fait qu’on y voyait surgir un témoin à décharge d’une insigne importance que le juge d’instruction Balayn avait oublié dans les profondeurs de ses minutieuses cotations.

C’était bien l’apparence de l’amateurisme qui pouvait troubler l’esprit. On ne condamne pas un homme à vingt ans de prison sur un dossier aussi peu convenable.

Le malheur survint un jour alors que j’arpentais les rayonnages d’un magasin de livres l’année d’après, je fus attiré par une couverture blanche sur laquelle se détourait une ombre noire démesurée, celle de la petite fille. Sa mère avait écrit un livre pour s’adresser à son esprit disparu comme on parlerait dans l’au-delà aux moyens de lettres. Je ne sais plus par quelle pâle mélancolie j’ai décidé d’en faire l’acquisition. Il me vint à sa lecture de subtiles réflexions sur l’inquiétude et le mystère que j’osais soumettre au Comité. Très aimablement, le président me répondit et tout d’un coup il me semblait que je pouvais atteindre ce qui forme cette séparation cruelle de la vérité des êtres et ce qu’il s’en reflète lorsqu’ils sont métamorphosés par le transfert des images.

Cela n’avait après tout rien à voir.

Si l’on peut atteindre aujourd’hui le processus précis et méthodique par lequel on est parvenu à couper la tête d’un jeune homme innocent du nom de Christian Ranucci, il semble désormais fort compliqué de retrouver la trace de cet homme au pull rouge qu’on s’est efforcé avec une constance louable surtout de ne jamais rechercher, qu’il fût résident à Toulon ou résident en Isère près de Bourgoin-Jallieu. C’est là une part d’inconnu qui forme l’écorce absolue par quoi on ne saurait aujourd’hui prétendre atteindre la vérité dans sa plus pure clarté.

Il n’en va pas de même pour l’histoire d’Émilie, ce qui me semble le plus remarquable, c’est la façon dont on a usé d’illusions pour présenter à tout coup et à toute force un monde d’artifice et d’incohérences qui ne ressemble en rien à ce que j’ai pu en connaître.

Je me prends à surprendre un conteur qui, de villages en villages, réciterait la tragédie de l’enfant morte empoisonnée, et son récit musical serait vêtu de simple apparence : une petite fille de dix ans habite un village de Haute-Normandie non loin du Havre à la fin du printemps de 1994, Saint-Jean de la Neuville. Elle fréquente une école privée dans un bourg voisin dénommé Gruchet-le Valasse pour son emblème, l’Abbaye louisquinzième logée au fond de la vallée du Commerce tout près de Bolbec.

Les parents de l’enfant vivent une situation parfois précaire, cependant que le mari a retrouvé du travail tout récemment. Or ils fréquentent un couple de Gruchetains, M. et Mme Tocqueville, dont la femme est secrétaire de mairie et le mari travaille dans une grande entreprise du côté de Notre-Dame de Gravenchon. Ils élèvent deux enfants dont l’un se trouve être dans la même classe qu’Émilie.

Ce samedi et ce dimanche à Gruchet se déroule une fête médiévale, et l’on y assistera à un défilé de haute couleur qui verra les habitants se grimer en personnages de fabliaux, puis on se retrouvera autour d’un banquet sur les pelouse de l’Abbaye au sortir du bourg autour des bûchers.

La veille, le vendredi, Mme Tanay propose de confier sa fille à ses amis pour le week-end entier, car Émilie lui a  fait part de son souhait de retrouver Jérôme et d’échapper au baptême de sa cousine. Mme Tocqueville la conduira à l’école le lundi matin et les Tanay la reprendront ensuite pour le midi.

Lorsqu’Émilie leur est confiée le samedi après-midi, sa mère signale à Mme Tocqueville que sa fille est malade, qu’elle a attrapé en plein mois de juin une bronchite, peut-être une rhinopharyngite, un rhume. Le médecin lui a prescrit, à la demande de sa mère, de la Josacine 500 et de l’Exomuc qu’elle doit prendre matin et soir, et le soir à 20h. Le flacon est le second. Il est neuf, il vient d’être préparé et n’a encore jamais servi, tandis que le précédent est à moitié vide.

La Josacine est un antibiotique de spectre large que l’on prescrit aux enfants, le médicament se présente sous la forme d’une poudre logée dans une bouteille que l’on remplit d’eau pour obtenir une suspension buvable. L’on ajoute l’eau jusqu’à atteindre le trait qui forme la jauge, puis l’on agite et le mélange se rétractant, doit-on ajouter de l’eau en moindre quantité une seconde fois.

La mère de l’enfant s’éloigne, laissant Émilie aux bons soins de Jérôme et de son frère. La petite fille participe au défilé, puis M. Tocqueville la conduit avec ses propres enfants dans le parc de l’Abbaye où sa femme officie à la préparation du banquet. Peu avant, il a croisé Denis Lecointre et son fils.

Le soir à 20h00, à l’instant de partir, lorsque l’enfant prend son médicament, Émilie signale à son hôte que sa maman n’a pas préparé la Josacine comme d’habitude et qu’elle a mauvais goût, elle recrache même et va se rincer la bouche à l’évier.

Puis elle enfile son déguisement pourtant à l’heure de se rendre au banquet, confiant à Mme Tocqueville qu’elle a mal à la tête, et c’est peu après, à l’instant de monter dans la voiture qu’elle s’effondre sur le sol du garage, comme si on l’avait frappé d’un coup de fusil.

M. Tocqueville la transporte alors qu’elle s’étouffe jusqu’au logement de fonction et la fait-on reposer sur le divan, Mme Tocqueville tente de joindre les parents, ils sont absents. Elle appelle ensuite M. Lecointre qui recommande de prévenir aussitôt le SMUR de Lillebonne.

À l’infirmier et au médecin qui la prennent en charge, personne ne dit rien, nul ne semble connaître ce qu’il s’est passé et le flacon de Josacine semble absolument normal, dans sa consistance, dans sa couleur, dans son odeur au point que nul ne le remarque.

Pourtant il est empoisonné, mais cela ne se découvrira que le lendemain, sans savoir ce que le mélange contient. Les parents tout comme la famille d’Émilie demeurent absolument injoignables, l’on parvient à prévenir une de leur soeur.

L’enfant décède alors qu’elle est parvenue à l’hôpital général du Havre où Mme Tocqueville vient de retrouver l’ambulance sur le parking.

Suivant les dires de Mme Tocqueville, l’on demande à Denis Lecointre de rapporter le flacon de Josacine, comme on suspecte le mélange d’être la cause de l’étouffement suivant ce qu’elle en a révélé aux personnels des urgences à l’instant de partir pour le Havre : Émilie ne le trouvait pas comme d’habitude.

Et c’est ainsi que s’ouvre le procès, le seul et véritable qui vaille en ces lieux, celui que tient la famille en chambre secrète et par huis-clos et par lequel elle détermine comment se règlent les dissensions et les ressentiments, le soir même sur le perron de l’hôpital du Havre à ce qu’en rapporte Mme Tocqueville sans percer le mystère qu’il tient enclos dans ses palabres muettes : les quatre grands parents de l’enfant sont présents.

Mme Tocqueville :

« Les parents d’Émilie arrivent enfin. Pourquoi leur première réaction n’est-elle pas de se précipiter sur moi pour me demander ce qui s’est passé ? Au lieu de cela, en voyant que les parents Tanay son là, ils leur tapent dessus. Est-ce le moment d’un règlement de compte ?« 

Mme Tanay :

« À notre arrivée à l’hôpital, ton papa et moi avions bien autre chose en tête que « taper » sur tes grands parents. Je les ai repoussés. J’ai été surprise de voir tes quatre grands-parents réunis ce soir là. Mon inquiétude a augmenté.« 

L’enfant est morte parce qu’on a décidé qu’il en serait ainsi, dans le secret des familles comme il se fait de tous temps. Or donc son médicament était empoisonné, elle en a bu, elle est morte tandis que sa famille s’était éloignée.

Quoi de plus simple. Hormis que la sentence vient d’être rendue séance tenante aux portes de l’hôpital général, hors de la vue de qui ne saurait la concevoir et qu’il n’en sera délivré aucune possibilité d’appel, qu’aussitôt chacun d’entre les personnages se murera dans le silence le plus profond afin que nul ne puisse atteindre désormais une once même de vérité.

 

 

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Quoi de plus simple, il suffirait de mettre en lumière ce qui fait leur propre tragédie, dénouer les complications invraisemblables qui déterminent qu’il ne demeure plus aucune place pour cette enfant, lorsque les gens à force de s’aimer et de se confondre l’un à l’autre finissent par se détruire et disparaître sous leur propre sentiment de déchéance. L’accent tragique est renforcé lorsque sont noués les liens de famille…

Or, poursuivant de pauvres intérêts, l’institution judiciaire fera semblant d’ignorer que la faute ou l’erreur possède un lieu et une cause, elle sera maîtresse de tant d’obscures inventions qu’elle en fourbira d’autres malheurs à celui-là ajouté.

 

 

Chapitre 50

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